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Et puisque le monde change, toujours plus vite, puisque l’économie mondialisée requiert des organisations une perpétuelle réinvention d’elles-mêmes, le leader du XXIe siècle se cherche lui aussi un nouveau profil : patron de la finance, créateur de start-up dans les greentech, cadre dans l’industrie ou porteur de projet social, il se doit avant tout d’être un promoteur et un artisan… du changement, bien sûr.

C’est même à tous les niveaux de l’organisation, jusque dans ses moindres divisions, que le manager à l’ancienne, celui du XXe siècle, bardé de sa batterie de process, d’outils de reporting et d’évaluation, doit désormais faire place à cette nouvelle race de leaders.

Mais à quoi reconnaît-on un/une leader moderne ? Ashoka et Accenture ont tenté l’été dernier de répondre à la question lors de leurs « 21st Century Talent Sessions ». La réponse tiendrait en quelques mots : travail en équipe, esprit d’entreprise, leadership, pensée créative, sens éthique, mais aussi intelligence socio-émotionnelle, résilience et empathie. Celui ou celle qui demain fera gagner l’entreprise a une approche éthique du travail, la capacité de se projeter dans l’avenir et d’imaginer des solutions à partir d’une feuille blanche, des idées innovantes et non conformistes ; ouvert(e) aux autres, il/elle attire les bonnes énergies et magnifie le travail de son équipe pour produire de vrais changements, au niveau de son organisation mais aussi de la société toute entière ; enfin, le/la changemaker idéal(e) sait transformer en opportunités les échecs et les difficultés, et se mettre à la place des autres pour comprendre leur pensée et leurs émotions.

Ce qu’il y a de vraiment moderne dans ce portrait-robot, c’est sans doute moins la créativité ou le travail d’équipe en mode projet — qui font depuis longtemps partie des qualités d’un bon leader — que la volonté d’avoir, par l’action, une influence positive sur son environnement et sur le monde en général. C’est aussi le concept d’empathie, mis en avant par des penseurs comme Bill Drayton, le fondateur d’Ashoka. Cette capacité à comprendre les états mentaux et affectifs d’autrui serait, selon le psychologue Boris Cyrulnik, le fondement d’une morale. « En tant qu’homme, écrit-il, j’appartiens à la seule espèce vivante capable de me figurer les représentations de l’autre. Je suis alors contraint à partir à la découverte du monde mental de l’autre, de ses théories, de ses représentations et de ses émotions. Je suis donc forcé à ne pas vivre dans un seul monde – sinon je me transforme en dictateur. (…) Ce qui signifie au fond que l’empathie propose peut-être la seule justification morale à être ensemble. Cette morale fondée sur le plaisir, le désir de découvrir des théories et les représentations des valeurs de l’autre s’oppose aux morales perverses. » (1)

Le leader du futur ressemble donc à s’y méprendre à ce qu’on appelle aujourd’hui « entrepreneur social » : un homme/une femme d’action qui questionne le monde pour mieux le transformer, un fédérateur d’énergie qui mène ses projets avec pour ambition de maximiser leur impact en ayant pleine conscience de sa responsabilité sociale et environnementale mais aussi des réalités économiques et de leurs exigences. C’est si vrai que des entreprises aussi importantes que la mutuelle américaine Thrivent Financial ou le cabinet international d’audit et de conseil Deloitte proposent à leurs jeunes recrues à haut potentiel des périodes d’un ou deux ans d’engagement dans des projets à caractère social.

Les réflexions autour de la figure du leader social s’inscrivent dans une évolution plus générale et plus profonde, qui tend à effacer progressivement les frontières entre entreprise sociale et entreprise marchande, à envisager toute organisation humaine dans sa globalité, c’est-à-dire aussi bien dans ses dimensions économiques, que sociales, politiques, culturelles, sanitaires, psychologiques, environnementales… L’entreprise du XXIe siècle sera marchande et sociale ou ne sera pas.

Gilles Oddos

(1)  Boris Cyrulnik, Edgar Morin. Dialogue sur la nature humaine. Éditions de l’Aube, Poche essai, 2004.