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Depuis que je travaille dans le secteur non marchand, je ne cesse de découvrir à quel point les phénomènes statiques cloisonnent. Assurez aux gens une pérennité pauvre, ils auront tendance à la préférer à l’infini des possibles avec risque.

L’université française, et le monde de l’enseignement supérieur et la recherche de manière générale, a trop longtemps vécu au milieu de murs décrépis et de campus en lambeaux. Mais depuis quelques années, le processus d’ouverture de cette même Université est lancé. Le vieux monstre a râlé, comme tout monstre qui se respecte, mais la réforme était en marche, les chercheurs étaient appelés à s’ouvrir aux fonds privés et les fonds privés commençaient enfin à être initiés aux vertus d’une démarche non-intéressée (au moins directement) de soutien à l’enseignement et à la recherche.
Car derrière les différentes lois d’autonomie des universités, LRU et autres (sans parler des RTRA, RTRS et autres diverses nouvelles fondations créées de toutes pièces par différents ministères), il y avait une bonne intention. : obliger l’enseignement supérieur et le recherche française à s’ouvrir à la société, aux entreprises, aux créateurs de valeur.
Et cette intention commençait à porter ses fruits. En tant que consultant impliqué dans le fundraising pour l’enseignement et la recherche, j’ai pu observer la richesse des échanges naissants lors de colloques et conférences, portés notamment en France par l’Association Française des Fundraisers (principale organe de formation dans les métiers du mécénat). Ainsi, sortis du schéma où les moyens dépendaient uniquement du bon vouloir des ministères , les universitaires ont été incités à partager plus qu’ils ne le faisaient auparavant : exprimant enfin clairement ce qu’ils font, en quoi consistent leurs recherches et la valeur ajoutée qu’ils apportent, ils ont pu définir et justifier leurs besoins (qui ne sont pas simplement qu’un maçon colmate les brèches de bâtiments croulants) à des publics de privés intéressés justement par l’objet de ces recherches. Car, soyons réaliste, ce ne sont pas tant les choses elles-mêmes qui font la richesse d’une société mais les passerelles entre les différents milieux. Et ces passerelles ont besoin d’échanges pour se construire.
Tout allait donc pour le mieux.
Et puis, décembre 2009 est arrivé, avec son lot de mirages de noël : pour bercer une société en crise, qu’y a-t-il de mieux que de la poudre de perlimpinpin ? Sorti tout droit du chapeau d’un magicien, est arrivé le Grand Emprunt : 35 milliards débloqués par l’Etat pour investir dans des domaines clés du pays. De cette somme, 8 milliards sont attribués à la recherche, pour tenter de faire des universités françaises « les meilleures universités du monde ».
Dans l’absolu, cette idée est louable, vouloir que les Universités françaises évoluent et aient les moyens de le faire est un souhait que nombreux partagent. Mais ce n’était pas justement ça l’objectif de cette ouverture portée par les lois sur l’autonomie ? On venait à peine de commencer à faire naître un nouveau système dans lequel l’ouverture était la clef de la réussite, et puis, d’un coup de baguette magique présidentielle, on vient couper court à ce nouvel élan. Pourquoi aller se faire violence pour se poser des questions compliquées et s’ouvrir vers d’autres milieux quand on peut faire ce qu’on a toujours fait – tendre la main vers l’état providentiel et attendre que les millions tombent….
Les dommages collatéraux du Grand Emprunt sont matériellement supérieurs aux belles paroles : ces huit milliards d’euros vont coûter trois ans. Trois années pendant lesquelles les campus vont se battre pour des miettes au lieu de prendre leur avenir en main et de chercher à se poser enfin les bonnes questions. Trois ans lors desquelles l’enseignement supérieur et la recherche en France aurait pu être en train de prendre son envol.
Si on avait voulu continuer à s’y mêler, pourquoi pas à ce moment-là le faire dans la lignée de la première politique qui prônait l’ouverture ? Et s’inspirer de nos cousins européens, qui – comble du comble – sont passés bien avant nous par cette case attractivité de la recherche et qualité des universités. On aurait pu regarder l’Angleterre, par exemple, où l’Etat a créé un fond qui, d’un côté, permettait de faire financer les frais d’infrastructure nécessaires pour mobiliser le mécénat, et de l’autre, abondait jusqu’à 200% de la valeur des fonds privés collectés. Résultat – un bond considérable de l’enseignement supérieur anglais dans le classement de Shanghai.
Un monde de cloisons est un monde qui n’avance pas. Sans ouverture, la recherche et l’université française n’a pas d’avenir. Car, je voudrais insister encore : ce n’est pas tant l’argent qui compte mais les compétences de chacun. L’argent n’est qu’une transaction financière venant valoriser cette compétence. C’est pourquoi l’argent ne doit pas être fixe, distribué au compte goûte par un organe impersonnel et indifférent à vos compétences. Il serait temps que les Universités françaises aient confiance en leur héritage des lumières, en leur valeur.
Jon Duschinsky, 22 avril 2010