Dans quel état les professionnels de l’AP-HP sont-ils après deux mois et demi de pandémie ?

Médecins, non médecins, agents logistiques, administration… Tout le monde est sur les rotules, avec des perspectives de repos qui ne sont pas tout à fait proches. Nous sommes dans un entre-deux. Le mois de mai devrait être un temps de répit du fait de la diminution des lits COVID. Toutefois, une inquiétude demeure sur ce qui va se passer après le 11 mai. A cela s’ajoute une forte pression sur le retour de l’activité normale, pour prendre en charge les patients non Covid qui avaient disparu.

Quels enseignements tirez-vous sur la manière dont l’AP-HP s’est organisée ?

Dès la première semaine de mars, tout est allé très vite. Bien que la réalité des courbes ait dépassé les projections, nous n’avons pas été débordés grâce à une mobilisation phénoménale. Nous avons réussi à multiplier par deux nos capacités de réanimation ! Tous les jours, des lits de réanimation étaient aménagés, des solutions étaient trouvées, des plateformes étaient créées, des dizaines de volontaires étaient mobilisées. Tous les personnels et les médecins de l’AP-HP se sont mis en mouvement, modifiant leur organisation, leur poste de travail, leur type d’affectation…

« Personne n’avait jamais vécu une mobilisation de cette ampleur, sur une telle durée. »

Il faut rappeler que nous sommes entrés dans la crise en étant fragiles, avec une ambiance sociale compliquée, un sous-effectif majeur. Chaque acteur a fait face à cette vague d’hospitalisation sans précédent, comprenant une charge psychologique extrêmement lourde, par exemple, lorsque nous avons dû éloigner les familles ou lorsque l’état des patients se dégradait sans que l’on comprenne ce qui se passait. L’institution a su faire face alors même qu’une partie du personnel devait faire face à la maladie et au risque de contamination.

Nous avons mis en place des cellules psychologiques et un ensemble d’aides à la vie quotidienne pour nos professionnels, qui ont sans doute permis de passer les caps les plus difficiles.

Comment la direction des ressources humaines de l’AP-HP va-t-elle accompagner la gestion de l’épidémie dans la durée ?

Le premier enjeu consiste à accompagner le retour à la normale pour les professionnels et pour les patients. Ce qui n’est pas simple car l’épidémie n’a pas été la même partout au sein de l’AP-HP. Certains quartiers ou départements ont été plus touchés que d’autres, donc des équipes ont été plus mobilisées que d’autres. Le deuxième enjeu, pour lequel nous n’avons pas encore toutes les réponses, est de permettre au personnel soignant de se reposer, alors que nous sommes encore en surcapacité en termes d’hospitalisation de patients COVID.

« Le troisième enjeu correspond à la très forte attente vis-à-vis
de l’hôpital dans le monde d’après ou l’hôpital d’après. »

La crise est passée par là. Des promesses ont été faites. Personne n’a envie de se retrouver dans la même situation que ces cinq dernières années, à savoir : une tension budgétaire maximale et des difficultés de recrutement liées à la sous-rémunération des professions paramédicales. La demande est forte. Nous ne pourrons pas patienter très longtemps ; et ce qui a été annoncé en termes de prime ne suffira pas.

Comment faire pour que l’agilité et la mobilisation que vous avez décrites perdurent ?

L’agilité a été incroyable. Mais, il faut dire que l’AP-HP est une certes une grosse machine mais elle peut mobiliser rapidement des moyens importants. Pendant deux mois, d’une part, personne n’a compté quoi que ce soit : coûts budgétaires, niveaux de rémunération des renforts…

« D’autre part, tout le monde était focalisé sur un seul objectif, un seul sujet.
Chacun à son échelle et sur son métier n’a fait que du COVID. »

J’espère que certaines choses vont rester en termes de dispositif, de manière de travailler et d’état d’esprit, en particulier ce formidable rapprochement dans les moments difficiles entre docteurs, directeurs et l’ensemble du personnel.

Pour la sortie de crise et l’après crise, sur quelles compétences l’AP-HP compte-t-elle s’appuyer ?

Nous avons recruté 7 000 personnes en un mois, ce qui représente plus de 10 % des effectifs de l’AP-HP, auxquels il faut ajouter les bénévoles. Le bilan que nous menons auprès du personnel embauché est très positif. Ce qui est à la fois rassurant pour nous et nous permet de disposer d’un vivier pour les métiers du soin et les différentes plateformes mises en place (téléphonique, médicale, organisationnelle). Certains profils surqualifiés pour ces missions nous ont apporté beaucoup. Nous allons essayer d’en garder un certain nombre.

« La crise a eu l’avantage d’attirer et d’amener jusqu’à nous des compétences nouvelles,
que nous n’avions pas imaginées et qui ont été forces de propositions et de solutions. »

En ce qui concerne la hiérarchie et l’organisation médicale, une certaine inversion de valeurs s’est opérée pendant la crise. Les experts en virologie et en infectiologie ont été les plus écoutés ; les chirurgiens, provisoirement démobilisés, se sont mis très rapidement « au service » de la communauté pour assurer des fonctions de brancardage ou de régulation téléphonique.

« Des personnes clés, qui étaient reconnues mais ne figuraient pas au premier plan, ont en quelque sorte pris le pouvoir. Ce sont les spécialistes en hygiène hospitalière, en santé publique et en épidémiologie. »

La crise sanitaire a mis en avant l’importance de la prévention, des enquêtes épidémiologiques, des règles de diffusion d’un virus, de l’hygiène hospitalière. Ces questions ont été au cœur de nos réunions de crise. Je pense que ce tropisme va perdurer dans la mesure où l’épidémie n’est pas terminée, où de nouvelles questions ont émergé, et où il faut que nous soyons prêts pour la prochaine vague ou la prochaine épidémie, afin que nous ne nous retrouvions plus jamais dans la situation dans laquelle nous avons été fin mars.