L’épidémie a révélé les métiers et secteurs indispensables. L’alimentation, l’enseignement, les transports, la santé en font partie. Quels enseignements tirez-vous de ces derniers mois ?
Pour commencer, j’ajouterais à cette liste les éboueurs, dont on a trop peu parlé et qui sont indispensables dans une économie linéaire et non circulaire puisque, par essence, celle-ci produit des déchets.
 
On a effectivement vu certaines tendances s’accentuer, comme la livraison à domicile, le bio, le local, les courses au drive et le click and collect. Parallèlement, de plus en plus de Français se sont mis au sport. Tout cela nous amène à penser que la tendance d’un mode de vie plus sain, indissociable du mieux manger, s’est accélérée avec la crise COVID. Il faut bien noter que nous ne sommes pas dans une révolution mais dans une accélération de tendances de fond. Par exemple, le bio était déjà une tendance très forte en 2019.
 
« Comme la Seconde Guerre mondiale a accéléré la conquête des droits des femmes, cette crise sera probablement un accélérateur du droit à un système alimentaire plus sain, local et digitalisé. »
 
Les espoirs d’une économie plus verte et plus locale ne risquent-ils pas d’être douchés par les dures réalités de la crise économique ?
C’est un débat très prégnant actuellement et des personnes influentes dans le milieu de la grande distribution, comme Michel Édouard Leclerc et Dominique Schelcher, se sont exprimées sur ces sujets. On le sait, le 100 % bio et local ne sera pas accessible à tous les Français dès demain. Le facteur prix reste décisif, avec une intensité qui varie selon les territoires et le taux d’urbanisation.
 
La France a été durement touchée économiquement et l’insécurité alimentaire va indéniablement augmenter. Tout le défi consiste à concilier les deux. On voit des signaux positifs avec l’augmentation du bonus écologique, les discussions sur les contreparties écologiques de Renault et l’ambition affichée de faire de la France le leader de l’aviation zéro carbone, formulée lors du sauvetage d’Air France-KLM.
 
De façon générale, l’ESS est créatrice d’emplois. Elle est aussi plus résiliente aux crises économiques. Dans le même temps, de grosses entreprises, comme Danone, ambitionnent de devenir des entreprises à mission. C’est donc qu’ils perçoivent l’après COVID comme une période où le durable devra devenir la norme.
 
Est-ce que l’économie est l’ennemi de l’écologie ? Je ne pense pas. Je prends un exemple parmi d’autres : piétonniser et aménager des infrastructures pour les cyclistes représente des économies considérables pour les villes, comparé à la construction et l’entretien de voies dédiées aux voitures. On le voit avec le déconfinement, de plus en plus de villes suivent l’exemple de Strasbourg, Nantes, Bordeaux et Grenoble sur ces questions.
 
Le même raisonnement est applicable au zéro déchet. Le gaspillage alimentaire coûte 16 milliards d’euros à l’État français chaque année. Si je jette moins, j’économise. Un supermarché n’a aucun intérêt à avoir des invendus.
 
« Moins d’invendus, c’est un allégement des coûts de traitement des déchets pour un magasin. Au niveau du consommateur aussi, le zéro déchet est synonyme d’économies. C’est un mode de vie écologique et économique. Il ne faut pas opposer les deux, au contraire. »
 
Est-il facile d’innover en période de crise économique ?
Notre expérience chez Phenix en témoigne : la crise favorise les partenariats entre entreprises. Quand les temps sont durs, on se serre les coudes. Nous avons noué un partenariat avec Stuart, un autre avec La Fourchette, et cofondé le collectif “Acteurs Solidaires” pour livrer des repas préparés par des chefs à nos soignants.
 
« Je pense que faire beaucoup avec peu est, en soi, une forme d’innovation.
Dans ce contexte si particulier, il faudra plus que jamais innover. »

 
Aujourd’hui, de nombreuses personnes souhaitent réorienter leur carrière dans une quête de sens. Le temps de l’ESS et des entrepreneurs sociaux est-il arrivé ?
Nous pensons que nous sommes en train de gagner la bataille des talents face à de grands groupes qui peinent à se réinventer pour séduire les jeunes. La nouvelle génération ne conçoit pas le travail comme ses aînés : elle veut de plus en plus une utilité sociale ou environnementale. Autre signal fort, les chaires consacrées au développement durable sont en plein essor dans les grandes écoles.
 
« Pour que les entreprises à impact grandissent, il leur faudra des talents. Le facteur humain est crucial. Alors qu’on associe souvent l’ESS à de faibles salaires, on se rend compte qu’aux yeux des jeunes, ce n’est plus tant un problème qu’avant. »
 
Par ailleurs, chez Phenix, avec un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros en 2019, nous allions profit et impact. L’entreprise a l’agrément ESUS et est labellisée B-Corp. Notre lucrativité est limitée et les salaires sont encadrés. En termes de marque employeur, c’est un vrai plus qui pèse pour recruter de jeunes talents et favoriser le changement d’échelle.
 
Et pour répondre clairement à la question : oui, le temps des entrepreneurs sociaux et de l’économie à impact positif est arrivé. C’est le sens de mon mandat de co-président du MOUVES auprès d’Eva Sadoun : atteindre un point de bascule et passer de la logique de pionniers à la norme et au nouveau standard de l’économie.
 
Environnement, éducation, santé… La Tech for Good semble être toute désignée pour construire le « monde d’après ». Selon vous, quelles compétences seront utiles ces prochaines années ?
Les compétences et la culture Tech et digitale constituent une clé pour changer d’échelle et démultiplier l’impact d’un projet. Si on peut prendre ces compétences techniques et les appliquer à la résolution des 17 Objectifs de développement durable de l’ONU, le monde ira probablement un peu moins vite dans le mur.
 
« Mais attention, il ne faut pas jurer uniquement par la Big Data, l’Intelligence Artificielle ou la Deep Tech dans la logique Tech For Good. Le vrai impact “at scale” viendra de la transformation des acteurs du tissu économique traditionnel. »
 
Mettre en place un ERP pour automatiser la facturation, utiliser un CRM pour centraliser et digitaliser la relation client, maîtriser sa communication sur les réseaux sociaux, mettre en place en eShop ou un petit module eCommerce… Ces actions, relativement basiques, me semblent être à la portée de beaucoup de belles TPE / PME engagées, et aussi l’une des clés de leur transformation et d’un rayonnement accru de leur savoir-faire.
 
Autrement, réparer me semble également être une belle idée. A l’école on n’apprend pas à réparer. Ni à cultiver, d’ailleurs. Une économie circulaire c’est, entre autres choses, une économie de la réparation et du réemploi. Il faut repenser la notion même d’usage. C’est déjà le cas avec l’essor de boutiques de produits de seconde main, qui sont une invention récente. On a désigné certains savoirs comme la culture légitime, celle qu’on enseigne dans les écoles. Mais savoir faire pousser des légumes et réparer son vélo sont des compétences tout aussi primordiales que savoir lire et compter. Deux exemples actuels, bien connus, d’application concrètes de ces savoir-faire : BackMarket pour l’informatique, 1083 pour le textile.
 
« Il nous faut disposer de ces savoir-faire et changer notre relation aux biens que nous consommons pour construire l’économie de demain. C’est la #LowTech for Good. »
 
Comment la Tech for Good se porte-t-elle en France ?
Je dirais que, plus que jamais, elle se situe dans le sens de l’Histoire ! Avec Eva Sadoun, nous souhaitons créer des ponts entre le MOUVES et le réseau Tech for Good France, que nous co-présidons depuis plusieurs mois. Notre ambition est d’accompagner et de contribuer au développement des champions de l’impact pour que la France rayonne en Europe et à l’international. Comment ? Avec un modèle d’entrepreneuriat et d’investissement plaçant les enjeux sociaux et écologiques au cœur de leur raison d’être.
 
Nous entendons bâtir une alternative au MEDEF, en portant une vision plus progressiste, plus soucieuse des questions sociales et environnementales, pour faire ensemble le pari de la transition. C’est en rassemblant nos forces que nous arriverons à peser sur les politiques et dans les médias, en parlant d’une seule voix.
 
« Il s’agit d’encourager la création d’entreprises qui se mettent réellement au service du bien commun. Nous rêvons d’un monde où les “licornes vertes” viendront remplacer les entreprises à externalités négatives. »
 
Pour ce faire, l’État doit assumer une logique d’exemplarité en augmentant, par exemple, la pondération des critères sociaux et environnementaux dans ses appels d’offres pour accompagner de manière volontariste le passage à l’échelle de notre écosystème. A terme, il pourrait aller jusqu’à moduler le taux d’imposition des entreprises selon leur impact, guidant la société vers une économie plus juste. Alors, la Tech For Good se portera vraiment bien !